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SUCRE : DES JOURNALISTES EN ROUE LIBRE ?

SUCRE : DES JOURNALISTES EN ROUE LIBRE ?

La chronique “Le sucre est une drogue en vente libre” sur C8 est exemplaire car elle rassemble en quelques minutes un grand nombre d’erreurs et fake news fréquentes sur les sucres et les produits sucrés. Retour sur image et déconstruction des mythes !

 

« Savez-vous combien vous consommez de sucre par an ? 35 kg ! »

 

 

 

 

 

Natacha Polony commence mal en reprenant ce chiffre et Thierry Ardisson surenchérit : « 5 kg au début XXe, puis 35 kg et 50 kg en 2000 et quelques ! ». Trois remarques s’imposent :

  1. Les 30 à 35 kg de sucre par an sont des données de ventes et non des consommations réelles. Les 35 kg incluent certes l’utilisation du sucre dans les produits alimentaires mais aussi l’usage du sucre « non alimentaire » pour produire de l’alcool de pharmacie, des composés biodégradables pour la chimie, de l’éthanol carburant, etc.
  2. Le chiffre correct de consommation d’après les enquêtes alimentaires est de 20 kg/personne et par an, et quoiqu’en pensent les contempteurs de l’industrie alimentaire, c’est stable depuis 50 ans maintenant en France. Vous avez bien lu et c’est vérifiable : stable-depuis-50-ans !
  3. Employer ces évolutions de consommations est assez typique du biais de confirmation, en considérant que cette apparente « explosion de la consommation de sucre » est LA cause évidente de l’explosion de l’obésité. Ceci expliquerait cela.

C’est juste oublier qu’entre le début du XXe et aujourd’hui, il y a eu quelques bouleversements dans nos sociétés qui ont changé nos modes de vie au plan du travail, de l’alimentation, des systèmes de soins. En 1900, on est en France au début de l’industrialisation, de l’électricité, de la réfrigération, de l’automobile mais on meurt encore du choléra dans les grandes villes En 1900, près d’un Français sur 2 travaillait dans les champs; l’alimentation est centrée sur le pain ; le vin, le cidre ou la bière sont souvent préférés à l’eau, pas toujours potable. L’espérance de vie des Français en 1900 est de 45 ans…

C’est pourquoi réduire la cause de nos maladies chroniques comme l’obésité à la seule augmentation de la consommation de sucre est au moins simpliste sinon réducteur.

En savoir plus : ” La consommation de sucre de 1850 à nos jours ”

 

« Du sucre, vous en avez partout, c’est pour cela que vous en consommez tant ! »

 

 

 

 

 

Du sucre dans les produits sucrés, cela paraît normal mais le sucre dans un aliment salé, c’est du sucre qui ne semble pas « à sa place », que l’on a ajouté sans nous le dire, pour nous tromper…

Fact-checking sur le store-check de Natacha Polony :

  • « Dans le jambon, il y a du sucre » : non, en fait, c’est du dextrose, issu de l’amidon de blé et non du sucre de betterave ou de canne. Mais surtout, il faut savoir combien : 0,5 % soit 0,2 g par tranche de jambon !
  • Haricots rouges : l’étiquette nous renseigne, les sucres sont ceux naturellement apportés par les haricots plus la pincée de sucre ajouté, le tout dans une proportion inférieure à 1%
  • Couscous parfumé : la semoule de blé dur contient naturellement 3 à 4 % de sucres (glucose issu de l’amidon de blé) ; si l’on ajoute du miel ou du dextrose, c’est de l’ordre de la pincée pour arrondir les saveurs épicées, moins de 1%.
  • Pain de mie : il y a souvent du sucre ajouté, à hauteur de 2 ou 3%, mais le pain de mie contient naturellement 3% de sucres, essentiellement du glucose issu de l’amidon de blé.
  • Saucisse : pas de sucre-saccharose mais du lactose, issu du lait, et du dextrose. Environ 2% au total, 0,7 g par saucisse.
  • Petits plats pour bébés : les sucres sont apportés par les légumes ; le sucre ajouté est souvent du lactose. Les teneurs en sucres totaux sont généralement limitées, voisines de 2 %.

En résumé, si la chroniqueuse a bien identifié des sucres dans la liste des ingrédients, cela ne signifie pas qu’ils sont ajoutés « massivement » aux produits salés ; la teneur en sucres ajoutés des produits salés se situe entre 0,5 et 3%. Pour preuve, le marché du sucre : 95% du sucre est utilisé pour fabriquer des produits sucrés et 5 % pour des produits salés (légumes en conserves, sauces principalement).

Référence : sources OpenFood Facts et Table Ciqual/ANSES 2016 

En savoir plus : ” Les sucres sont-ils vraiment cachés ? “

 

Les équivalents sucre selon Natacha Polony :

« 1 yaourt aux fruits : 3 morceaux de sucre ». En réalité, il y a les sucres apportés par les fruits et le sucre ajouté, de l’ordre de 50/50 en proportion

« Carottes râpées : 1,5 morceaux de sucre » Noooon ! C’est le sucre-saccharose naturel des carottes, rien d’autre. Une carotte contient environ 6 % de sucre.

« 1 bol de soupe industriel : 4 morceaux de sucre ». FAUX ! Alors là, même en forçant sur la proportion de légumes ou de sucres ajoutés, difficile de dépasser 2 à 3% de sucres au total. Pour atteindre 4 morceaux d’équivalent sucre, il faudrait consommer plus d’un litre de soupe !

« 100 g de cacahuètes : 1 morceau de sucre ». Non, pas les cacahuètes. Mais enfin, il n’y a pas sucre ajouté dans les cacahuètes ! C’est le glucose naturellement présent dans l’arachide (5% environ).

Après avoir tout transformé en morceaux de sucre, ce qui est son droit, Natacha Polony met en regard les apports en sucres recommandés par l’OMS et cite la valeur de 5 morceaux par jour, ce qui est son tort !

L’OMS dans sa recommandation principale fait référence aux sucres libres, c’est-à-dire aux sucres ajoutés et sucres des jus de fruits, et propose une limite à 10% des calories soit l’équivalent de 50 g de sucres ajoutés, ou encore 10 équivalents morceaux de sucre. La valeur de 5% ou 25g, donc 5 morceaux de sucre, n’est qu’une proposition additionnelle au niveau de preuve limité, selon l’OMS elle-même.

Conséquence : la chroniqueuse se trompe en additionnant des sucres naturellement présents et des sucres libres, ce qui lui fait dire à tort que l’on explose la limite recommandée avec sa liste d’aliments. En France, les adultes ont des apports en moyenne autour de la limite recommandée par l’OMS (chiffre Credoc 2016), ce qui signifie par ailleurs qu’une bonne partie consomme au-delà de cette limite sans pour autant « exploser les compteurs ». C’est bien entendu sur les consommations extrêmes qu’il convient de faire porter les efforts d’éducation et de prévention.

 

« L’addiction au sucre, c’est véritablement physiologique ! »

 

 

 

 

 

Les aliments appétents, qu’ils soient sucré ou non, stimulent le système de récompense et nous apportent du plaisir lorsque l’on mange ; c’est un fait établi et les drogues court-circuitent ce système en le stimulant directement et intensément.

De là à considérer que le glucose est une substance addictive, il y a un très grand pas que beaucoup de scientifiques ne franchissent pas. Il est plutôt admis aujourd’hui que les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire, notamment de difficultés à contrôler leurs consommations en produits gras et sucrés, relèvent d’une addiction comportementale au fait de manger.  Pas d’addiction à une substance, donc, mais un comportement et un rapport à l’alimentation qu’il est nécessaire de prendre en charge par des thérapies adaptées.

Pour en savoir plus, voir la publication : Ruddock HK et al., The development and validation of the Addiction-like Eating Behaviour Scale, IJO, 2017, https://www.nature.com/articles/ijo2017158

Et voir notre vidéo : ” Le sucre rend-il accro ? ”

 

« Le cancer se nourrit de sucre »

 

 

 

 

 

Thierry Ardisson fait référence au PET-scan, outil diagnostic qui localise notamment les cellules tumorales par injection de glucose. Effectivement, ces cellules surconsomment du glucose car leur métabolisme est différent des cellules saines. C’est l’effet Warburg discuté dans notre précédent billet “sucre, cancer et effet Warburg : cause ou conséquence ?”. Le phénomène observé est une conséquence de l’activité des cellules cancéreuses et non la cause des cancers. Et au passage, les cellules se nourrissent de glucose et non de sucre-saccharose. Le glucose est apporté par l’ensemble des glucides (amidon et sucres), les sucres ajoutés dont le sucre contribuent à environ 20% des sources de glucose dans l’alimentation et 10% de nos calories quotidiennes.

 

Une vérité irréfragable, rappelée par Mustapha El Atrassi : dans le sucre, il y a du sucre ! Clairement, le sucre, c’est plus de 99,7 % de saccharose issu de la betterave ou de la canne à sucre. Difficile de s’en passer en pâtisserie ou en confiserie, mais comme pour toutes les bonnes choses, soyons mesurés !

 

 

 

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